Nouvelle Aïcha
par Mélanie Maroutian

  • La nouvelle "Aïcha" : « Prix du plus beau texte littéraire 2007 » dans la Revue Littéraire et Picturale « Les Amis de Thalie », Limoges, Octobre 2007.
  • La nouvelle Aïcha de l'auteur Mélanie Maroutian paraîtra dans Désirs d'encre, anthologie littéraire annuelle de la revue littéraire et picturale Les Amis de Thalie. La sortie de l'ouvrage est prévue pour l'automne 2007, très certainement courant octobre.

Les Amis de Thalie

Espace d’Expression Artistique
Présidence: Nathalie Lescop-Boeswillwald

Prix de la Presse Poétique 1998
décerné par la Société des Poètes Français

12 rue Beausoleil 87100 Limoges. France
  • Sur le thème respect (envers les différences culturelles, appartenance religieuse, etc.), l’UR (Swedish Educational Broadcasting Company TV Radio, WEB) avait demandé en 2006 à Mélanie Maroutian, d’écrire une nouvelle qui illustrerait cet esprit de tolérance envers l’Autre. L’UR prévoyait sa mise en ondes comme méthode pédagogique pour renforcer l’intervention des instituteurs, pédagogues et enseignants à l’aide de films, media, drame, etc.

  • Aïcha est une fiction bâtie autour du livre « Marginales en terre d’Islam ». Dalenda Larguèche et Abdelhamid Larguèche co-auteurs de ce livre, sont tous deux historiens. Ils enseignent à l’Université de Tunis.

Aïcha

« MOI - PAS !» s’obstine cette effrontée révoltée.

Autant dire, que pour une femelle née dans la Tunisie du XIII ème siècle, avoir des idées si dangereuses (pas saugrenues, non ! carrément dangereuses), de se prendre des lubies de transgresser les lignes de conduites préétablies et immuables d’une société maghrébine tradtitionnelle, équivalait à signer son propre arrêt de mort – à supposer, toutefois, qu’on vous laisserait le temps d’y apposer votre signature et, à condition, que ladite femelle ne fût pas une analphabète.

Mais Aïcha est une insoumise. « Je couperai l’herbe sous les pieds de cette horde de loups »... Ces mâles ! Elle les aura au tournant...

Son caractère en acier trempé révèle son aspect affirmé dès son plus jeune âge. Le somptueux défi qu’elle lance à son courage de braver son destin, fera sa renommée. La vision censée faire référence à sa personne foisonne de contradictions – Courtisane mystique ? Féministe avant la lettre ? Autant le dire tout de suite : répondre à ces interrogations ne nous accaparera pas dans ce contexte ; inutile donc, d’inciter le lecteur à rechercher cette piste ! Nous éprouvons plutôt l’intérêt à dévoiler l’image que projette sa vie mouvementée, qui, soit dit en passant, fournira matière à une légende et, nous nous attelerons à la tâche de présenter le modèle rebelle féminin de son temps en mettant en exergue l’influence qu’aura l’égérie sur les générations futures de congénères qui marcheront sur ses brisées.

Elle n’a que douze ans lorsque son père décide de la marier à son cousin, espérant ainsi mettre fin aux excentricités d’une adolescente dont la beauté longuement chantée en prose dans sa biographie attirait sur elle regards et convoitises. Non seulement oppose-t-elle un refus catégorique à son père, mais en plus, elle tue son prétendant. Ainsi commence la légende..., s’étoffant au fur et à mesure de l’évolution du personnage.

Après son départ précipité de la maison paternelle, Aïcha se retire sur les hauteurs d’une colline, sans pour autant mener une vie oisive. Désoeuvrée, elle ? Nenni, nenni ! Rompant avec l’image de l’éternel féminin entretenu, érigeant le célibat actif en modèle de vie, elle tord le cou au prototype, au statut figé. Insurrection sur toute la ligne vis-à-vis de l’image de la femme passive et soumise ! pauvre figure traditionnelle qui n’avait d’autre issue que la sujétion. Le père, le frère, le mari, le cousin proche ou même lointain constituent le cercle de violence tribale légitime et légitimé en cas d’insubordination de la mère, fille ou épouse. Elle, par contre, saura préserver son intimité et l’agrémenter à son gré, si ça lui chantait : elle ne permettait de la partager qu’aux mâles qu’elle-même choisissait soigneusement.

L’auréole d’une liberté conquise de vive lutte - une lutte hors de son monde et de son temps (elle en a la primeur !) - pare cette étoile orientale ; et la marque que laissera son âme sera un lieu central rayonnant. En dépit de toutes les contraintes et oppressions, Aïcha triomphera dans toute sa beauté et, dans sa fulgurante lumière vers sa quête, entrera dans la postérité sous le nom de la « Grande dame de Tunis » ou Saïda El Manoubia.

La Sainte révoltée consacre alors sa vie à méditer la passion de Dieu tantôt seule, tantôt en compagnie d’un fidèle préféré. Pourtant, ses plaisirs charnels ne lui font pas négliger sa mission première : voler au secours des faibles, nourrir les nécessiteux, aimer les « mal-aimés ».

Comment se déroula sa vie et s’accomplit sa vocation spirituelle et mystique, n’est pas vraiment ici mon propos. Une autre image s’associe à cet homonyme qui suggère avec encore plus de netteté la présence du personnage central du récit. Le thème principal tourne autour d’elle et ces pages sont écrites pour elle.

Elle s’appelle Aïcha,

comme la Sainte vénérée.

Plus de sept siècles les séparent, mais le passé bascule au bord du présent par un saisissant jeu de miroir. La préfigurant d’étonnante façon, son égérie la hante : sans cesse réclame-t-elle, qu’on lui en conte l’histoire. Une voix s’élève, douce. La voix de son aïeule : elle brosse le portrait de son personnage fétiche. Peindre en mots – sa grand-mère aveugle en possédait l’art ! Cela mettait de la couleur dans son quotidien et faisait passer le temps. Ce sont des souvenirs de cette sorte qui nourrirent son imagination. Les livres ? Proscrits, par manque de moyens. L’école ? Mirage lointain – comme pour tous ceux dont l’existence ne conduit qu’à l’impasse de la pauvreté, souvent accouplée à l’analphabétisme. Au fil des journées qui patinaient sur la même pente miséreuse, s’égrenaient les mots. Dans l’indigence intellectuelle d’où les écrits étaient bannis par la force des choses, s’infiltrera un flux de paroles et d’images par la transmission orale.

Aïcha put ainsi acquérir un ensemble de connaissances se rapportant à un culte et ses pratiques par le canal de son aïeule. « Les femmes se rendaient nombreuses aux cérémonies des lundis et vendredis ; elles imploraient dans leur infortune l’intercession de Lalla (*1) Manoubia, pour guérir une stérilité, rétablir la santé d’un enfant ou secourir une victime... Les offrandes présentées en signe de reconnaissance assuraient des moments d’abondance dans un milieu de misère et de disette. Les plats de couscous, la viande des sacrifices et l’huile permettaient à tout un monde de survivre, à commencer par le groupe des fidèles jusqu’aux miséreuses conviées charitablement. Les fêtes organisées en son honneur ? Un rituel où s’emmêlaient odeurs d’encens et de benjoins versés dans les braseros... »

  • Dis-moi, Grand-mère, as-tu fait un pèlerinage au Zaouia(*2)?
  • Non, ma fille... mais les pèlerins, ou ceux parmi les voyageurs qui les avaient rencontrés, attestaient de ses miracles.
  • Et toi ? L’as-tu implorée... ?
  • Si je l’ai implorée ? Ta naissance en est bien la preuve... Tu sais bien qu’Allah ne m’avait donné que cinq garçons ; qu’Allah leur accorde longue vie ! Mais le poids de la tristesse de n’avoir pas pu mettre une fille au monde, écrasait mon coeur. Ne dit-on pas : « Avoir une femelle dans la lignée, c’est le plus sûr garant pour une mère vers sa vieillesse » ? Je désirais une fille. Si bien qu’après le mariage de ton père et lorsque ta mère est tombée enceinte, je priais Al-Saïda El Manoubia nuit et jour, pour qu’elle m’envoie une petite-fille. C’est pas pour rien que tu portes son nom... que son nom soit béni !...
  • Comment t’es venue au Maroc, Grand-mère ?
  • C’était une année de sécheresse particulièrement dure. La disette nous délogea. Des tribus entières furent contraintes de tout abandonner et de ramper dans la canicule jusqu’aux lisières côtières qu’on disait prospères... Nous, malgré la famine, on continua... Mon grand oncle nous amena jusqu’à la région de Casablanca. De vieilles connaissances à lui s’y étaient installées depuis très longtemps...

Elle aspire bruyamment une gorgée de thé à la menthe. Devenue aveugle à la suite d’une maladie à l’approche de ses vieux jours, Mounira cherche en sa mémoire foisonnante le souvenir de sa Tunisie natale. Elle se rappelle. Dans son enfance, à part la pauvreté, primaient les légendes. Chantées ou racontées, des fables riches d’enseignement étaient véhiculées d’une région à une autre, à pas cadencés d’ânes et de mulets sur les routes non asphaltées. Contes et chansons populaires se transmettaient de génération en génération et traversaient les frontières à dos de dromadaires qui transportaient hommes et marchandises, à travers le désert. Vivace le passé ! Légué, de siècle en siècle, de bouche à oreille.

Derrière ses yeux éteints, sa grand-mère cherchait à restituer ses impressions d’autrefois. De toute la puissance de sa volonté, elle revenait, à tâtons, vers des images en fuite, butant sur sa mémoire meurtrie – dépôt d’une enfance mutilée, arrachée à sa terre, coupée de sa patrie et de ses racines, et d’où émergeait le fantôme pitoyable de sa prime enfance, asséchée, tarie, bien avant même de s’épanouir, vers laquelle, elle demeurait prostrée, mais qui avait miraculeusement préservée intacte, la fraîcheur fortifiante d’une source près de jaillir sous d’autres cieux. Avec fluidité, Mounira recomposait le lointain passé, associant époques et lieux. Sa patrie d’origine ? Quelque part dans la région désertique de la Tunisie, aux confins des sables brûlants - l’oasis n’est pas loin ! - une poignée d’habitations en terre battue, façonnées à la main et érigées autour d’un puits. En cet espace dénué de matérialité, l’imaginaire consolait par sa fécondité. Pour échapper au vertige de la fatalité, une légion de récits, en langage imagé, apportaient une note de fraîcheur aux journées incendiées par un soleil sans pitié. Voyageurs faisant halte, peuple de fidèles de retour d’un pèlerinage délivraient leurs descriptions : À l’ombre des palmiers doums, ils témoignaient de faits marquants les lieux géographiques inconnus des contrées éloignées. Lalla Manoubia et « Tunis la Blanche », « Tunis la Blanche » et Lalla Manoubia resteront à jamais réunis dans son imagination. Le sanctuaire dédié à la Sainte, avec sa qubba (*3)d’une blancheur immaculée surplombe la colline qui porte son nom et protège de sa bénédiction la ville. Combien de fois n’avait-elle pas ouï vanter l’architecture de l’édifice ? Décrire la vie de la Sainte et les miracles qu’on lui attribue ? «Dieu m’est témoin, dit-elle, Dieu m’est témoin, tout ce que je te raconte sur Lalla Manoubia, je l’ai entendu des dizaines et des dizaines de fois... »...

*

Nous voici donc en 1993 face à une jeune personne au teint pâle, un peu trop maigre pour ses treize ans. Dans son visage aux traits réguliers, seuls ses yeux que démange le feu intérieur trahissent la volonté farouche qui l’anime. Encore hier, elle s’agenouillait devant sa grand-mère en lui tournant le dos, pour qu’elle lui tresse ses cheveux qui cascadent jusqu’au creux des reins. Et puis... Oh, comme tout cela se passa vite ! Grand-mère Mounira mourut. Elle n’eut pas le temps de s’habituer à son chagrin que son père lui annonçait vouloir la donner en mariage. Il a sous la main un prétendant, pécuniairement un peu mieux loti que lui-même. Non, elle ne l’épousera pas ! Imitant son idole quelques siècles auparavant, le refus qu’oppose Aïcha à son père, est absolu ; mais à l’encontre de ce que fit la Sainte tant admirée, elle se garde bien de tuer son prétendant. Dieu la châtierait de son impudence ; la petite Aïcha connaît ses limites, elle sait ne pas posséder les pouvoirs mystiques de l’Icône vénérée. Sa révolte est pourtant significative. Désobéissance. Rébellion. Où a-t-on vu ça dans son milieu ? Une légende, oui, une légende en parle, mais à part ça ? On ne s’insurge pas quand on est pauvre et illettrée. Coups, punitions, menaces, rien n’y fait ! De nuit, elle s’enfuit.

La voilà. Elle zigzague entre les voitures, en file devant les feux de stationnement. Vite ! Il y a un stock à écouler ! Dans deux jours, c’est le Ramadan ; les gens ont besoin de serviettes en papier, et elle, d’argent. Vendre, c’est sa motivation suprême, seul moyen pour éponger sa dette et se procurer d’autres marchandises.

La petite Aïcha essaie de se rendre digne de celle à qui elle veut ressembler à tout prix. Elle résiste à la prostitution. Son refuge ? La mosquée. Elle n’ose trop s’approcher du lieu de culte ; elle rôde autour. Elle demande à parler au cheikh. Un saint homme Hadj Abou Bakr ! Elle se jette à ses pieds, demande son aide. Celui-ci la prend en pitié ; il la recommande à deux-trois familles de ses connaissances, des gens vertueux qui craignent Dieu et ont besoin d’une aide-ménagère. En fin d’après-midi, son service effectué, elle écoule journaux, chicklets, billets de loteries ou mouchoirs en papier. À l’approche de la nuit, elle regagne une case abandonnée, presque en ruines au milieu d’un champ à l’orée de la ville. Dans cette paillote, étendue sur une natte qui couvre le sol, le regard perdu dans l’obscurité, elle rêve. L’art graphique déploie une mystérieuse séduction devant ses yeux éblouis : soir après soir, un fantasme reproduit la calligraphie qui orne les murs de la mosquée ; la danse en arabesque qu’entament les hiéroglyphes, nourrit sa passion inassouvie. Qu’ils sont beaux ces caractères qui cernent son songe de leur fard ; tout luit dans leur parure ! Leurs motifs entrelacés sont encore plus fins que les pièces d’orfèvreries en filigranes exposées dans les vitrines des bijoutiers dans la Médina. De l’or, elle n’en a cure, ce qu’elle veut, c’est lire et écrire. N’est-ce pas recevoir la vue, la lumière, que d’apprendre l’alphabet et déchiffrer l’écriture ? Et surtout, elle meurt d’envie de lire dans le texte la biographie de sa Sainte adorée. Elle ne tarde guère à faire part de son désir à Hadj Abou Bakr. Oui, il existe des cours pour la lecture coranique. Pour les filles, enseignée par une femme.

Tous les vendredis, après la prière, Aïcha est assise dans la classe de Hadjieh. Ici, il faudrait bien que j’ouvre une parenthèse – si je veux dévoiler au lecteur l’atmosphère passionnée qui imprègna son apprentissage ; comment expliquer autrement un plein succès qui vint couronner un parcours si bref ? Ces détails ont de l’importance pour illustrer les progrès fulgurants qu’elle fait : Aïcha dépasse vite ses lectures hésitantes ; d’illettrée, elle pénètre dans le temple des sages. De disciple, elle devient enseignante. Ses élèves ? Les gosses des bas-quartiers. Ils cesseront de tendre la main, de mendier. Une vocation qu’elle se découvre ? En tout cas, quoi qu’il en soit, il en découle un dévouement acharné qui soutiendra de manière optimale sa double fonction : enseigner, et ouvrir et servir au dialogue. Son énergie aboutit à sauver certains de la drogue ; et ne sont pas rares ceux qui reprennent espoir dans la vie et, coûte que coûte, continuent à se cultiver.

Six ans de ce rythme. Six ans de galère, pendant lesquels, elle réussit à mettre de côté quelques économies. Cependant, la somme constituée n’est pas suffisante pour transformer son rêve, en réalité : visiterer le sanctuaire de Saïda El Manoubia à « Tunis la Blanche ». Feu sa grand-mère en avait également rêvé sans jamais pouvoir s’y rendre. Effectuer ce voyage, représentait donc pour Aïcha plus qu’un simple pèlerinage.

Bientôt, l’occasion se présente. Miraculeuse. Cadeau que seule la vie peut faire aux coeurs courageux, aux âmes vertueuses. Elle apprend par ses maîtres, que de vagues connaissances à eux se préparent à se rendre à Tunis. Ils visiteront le temple pour y accomplir une wa’da (*4), tout confiants en les pouvoirs miraculeux de Saïda El Manoubia dont ils implorent l’intercession pour la guérison de leur fille paralytique de sept ans.

Aïcha change d’employeurs et réussit à se faire engager par la famille de la paralytique. L’état de santé de la petite fille nécessite des soins constants et l’itinéraire en voiture, malgré les relais, se révèle fort fatigant. La cérémonie, les offrandes... un répertoire qu’il serait difficile de reconstituer, en un mot, é-rein-tant ! Et toute la journée, la petite à sa charge ! Non seulement elle s’en occupe, mais elle l’amuse, lui lit des fables ; et le soir, elle est couchée près d’elle.

Malgré l’attachement qu’elle porte à l’enfant, Aïcha décide... Qui pourrait lui interdire de passer quelques semaines, voire quelques mois, dans cette ville ? Elle sent confusément qu’il y a quelque chose qui la retient à Tunis. Elle invente une histoire et fait part à la famille de sa résolution : elle ne retournera pas avec eux au Maroc.

La foudre tombée à leurs pieds ne leur aurait pas fait cet effet ! Dans quoi on s’est embarqué en emmenant cette cinglée avec nous ? Aïcha est accusée de frivolité... les mots « inconstante », « mahboula »(*5) reviennent souvent envenimer leurs éclats... « T’es folle ou quoi ? Nous faire ça ! »... « Il faut respecter ses engagements... tu ne sais pas qu’on tient parole ? »... À la fin, c’est eux qui l’éjectent, sans solde, sans redevance « Ça y est, on en a terminé avec la mahboula. Qu’elle aille en enfer ! »...

Désespérée, Aïcha va par les rues. Sur sa tête, le voile blanc qui avait appartenu à sa grand-mère – relique qu’elle s’était appropriée subrepticement lors du décès de son aïeule, et qu’elle avait gardée à l’insu des siens. Ses pas la dirigent vers le seul endroit qu’elle connaît en cette ville étrangère. «  Mon Dieu, pourvu que ! », prie-t-elle, avec ferveur... Quelle chance ! La gardienne du sanctuaire est là. D’un pas hésitant, elle s’approche d’elle... L’autre, ayant été grassement rétribuée lors de la distribution des offrandes (selon la coutume), par la famille de l’enfant paralytique, la reconnaît « Tiens, t’es pas celle ?... »... Si, si, et Aïcha lui conte sa mésaventure et se renseigne : où trouver un emploi ? La gardienne, après lui avoir donné de quoi se restaurer, lui conseille d’aller au dispensaire de la Santé Publique. Ils cherchent souvent du personnel.

Effectivement, la bonne femme ne s’était pas trompée.

Un nouvel épisode s’ouvre alors dans sa vie. Laborieux. Elle retrousse ses manches et y fait face. Elle navigue avec un courage renouvelé tous les matins. Le travail ne manque pas au dispensaire : nettoyage, lavage, courir de là à là ; ça n’arrête pas... donner un coup de main pour ci et ça, à un vieillard indigent ou à une personne âgée venue se faire soigner et qui a du mal à se débrouiller toute seule.

Un jour, une des patientes, Khalé (*6) Halimeh (il lui semblait l’avoir souvent rencontrée dans les couloirs)-, s’adresse à elle : - « Sais-tu lire ? ». Ayant reçu affirmation à la question posée, la vieille femme cherche des yeux et repère un coin, un peu à l’écart du va-et-vient incessant. Le banc de pierre qui longe le mur au bout du couloir étant en partie inoccupé, elle invite Aïcha à la suivre. De sa démarche lente, elle avance péniblement. Elle boite, basculant tantôt à gauche, tantôt à droite ; elle se porte en avant sur ses jambes arquées presque courbée en deux, sa bosse la tassait. « Assieds-toi », prononce-t-elle, le souffle court, se laissant choir et portant la main à la hauteur de son cœur : « Je me sens fatiguée aujourd’hui »... « Ça finira par me tuer... je le sais, ça finira par me tuer »... Elle cherche fébrilement dans la poche de son tablier, en tire une enveloppe qu’elle lui tend. – « C’est de ma fille, commente-t-elle, lis-moic e qu’elle dit »

Aïcha lui en fait le compte-rendu. À part les nouvelles de son quotidien brossé par larges traits, Hosnieh s’enquérait de l’état de santé de sa mère. Elle la priait de se rendre instamment auprès de « Nissa Salihat » (*7) pour leur demander de lui faire parvenir des livres. Une liste avec les titres d’ouvrages juridiques y était joint...  « Hosnieh, ma fille, la prunelle de mes yeux... maudit soit le jour où elle se maria... maudit soit le jour où il porta son regard sur elle... ce criminel... Ah ! il a détruit sa vie ! » Khalé Halimeh essuyait du revers de la main des larmes qui ruisselaient.

Ce fut alors qu’Aïcha apprit toute l’histoire.

Hosnieh purgeait une peine à la prison des femmes. Depuis huit ans.

Comment en était-elle arrivée là ?

Il faut se représenter une jeune beauté pleine comme la lune, allant vers ses dix-sept ans. Des prétendants ? À la pelle ! Même en classe terminale, on n’aurait pas trouvé un étudiant qui ne rêvât d’unir sa vie à la sienne... Bref, elle aurait pu choisir plus beau, mieux loti que ce vaurien... Allez donc savoir pourquoi le Kadar (*8) ne la destina qu’à ce ténébreux !... - « Il allait l’attendre à la sortie de l’école... des billets, des lettres qu’il lui écrivait... il la poursuivait... si bien que lorsque ses parents vinrent demander la main de Hosnieh à son père, celui-ci l’accorda... Tu comprends, c’étaient des proches parents à mon mari... moi, je n’étais pas enchantée, mais qui m’a demandé mon avis ?... Pendant les fiançailles, il la couvrit de cadeaux, son regard brûlant la suivait partout... c’est après qu’il a commencé à la rosser... Jaloux, hargneux, il entrait en colère pour un oui et pour un non, une raclée par-ci, des coups par-là... les marques bleues mettaient parfois des semaines à disparaître... Pourtant, il savait qu’elle était enceinte ; ce n’est pas pour autant qu’il cessât de la rouer de coups. Et la dernière fois, oh ! ce fut affreux. Elle baignait dans son sang par terre, qu’il continuait à lui donner des coups de pied... Elle se saisit de la première chose à portée de sa main... elle lui envoya le mortier à la tête »... 

Environ vingt minutes s’étaient écoulées que Khalé Halimeh continuait à parler... Des flots de larmes marquaient des temps d’arrêt ; il en fallait aux mots pour se frayer un passage à travers les limites ultimes de la souffrance. Sans l’interrompre, Aïcha l’écoutait. D’ailleurs, qu’aurait-elle pu dire ? Pauvre Hosnieh, pensait-elle, elle a osé se défendre contre la violence d’un homme, et voilà dans quel pétrin cette histoire cauchemardesque l’a fourrée.

...« C’était un cas de légitime défense, reprenait Khalé Halimeh. Tout le monde te le dira. Mais un autre jugement lui tomba dessus ; on l’accusa de meurtre. Le père et les frères de son mari s’achetèrent le meilleur avocat de la ville... si bien que lorsqu’elle se releva de sa fausse-couche, où elle faillit laisser sa vie, on la reconduisit directement de l’hôpital pour l’incarcérer », « Oh, ma fille, ma fille, comme elle me manque ! Elle aime le couscous au poisson... j’aurais tant voulu le préparer...

  • Khalé Halimeh, si vous le préparez, je le lui porterai moi-même. Et si vous me donnez l’adresse de l’association Al Nissa Salihat, j’irai me procurer ses bouquins...
  • Que Dieu te protège ! Vraiment ? Tu pourrais ?
  • Bien sûr ! Maintenant, il faut que vous rentriez chez vous vous reposer. Ne vous faites pas de souci. Demain, je prendrai une journée de libre et je viendrai vous aider.

Quelle ne fût sa surprise de découvrir à la prison des femmes, l’image d’une Hosnieh qui ne concordait en rien avec l’image falsifiée que son esprit avait préfabriquée de la prisonnière – sous le prétexte d’entrave à la liberté où se tirent les ombres d’une réputation d’improductivité, comme si les conditions d’existence incidemment non favorables devaient frapper de paralysie, de façon quasi automatique, la substance vive de l’individu. La nuit empêche-t-elle la sève de circuler dans l’arbre ? Mais non. Au lieu d’être en proie aux tourments dans sa cellule pénitentiaire, son âme semblait en rapport avec des forces intérieures qui rayonnaient : son regard sombre brillait d’intelligence ; la détermination griffait sa marque sur son profil énergique ; et songeait Aïcha à la vue de sa chevelure flamboyante qui couronnait son port décidé : « sa force tranquille lui a permis de se hisser au-dessus des contingences ». Aïcha est saisie. Elle a du mal à éprouver des frontières. Jetant un regard circulaire autour d’elle, elle perçoit confusément, qu’en cet espace à l’étroit, Hosnieh s’était construite une réalité qui ne se réduisait pas au nombre misérable de mètres carrés de cette cellule lugubre ; cet espace exigu avec les murs qui l’enserraient ne faisaient pas l’impasse. Le rossignol ou les canaris cessent-ils de chanter, une fois encagés ? Bien sûr, les circonstances sont les circonstances ; et dans ce cas précis, loin de nous l’idée de les enjoliver – d’ailleurs comment le faire ? ce serait aller contre tout bon sens et, par-dessus le tout, d’un mauvais goût impardonnable que de s’amuser à créer ainsi l’illusion d’un cinq étoiles de luxe en la restituant à cette bauge qui n’évoquait en rien les plages estivales à Hawaï. Non, nous écarterons volontiers toute insinuation censée choquer notre lecteur ! En revanche, nous lui dévoilerons le refuge où fleurit le courage de cette âme en lutte, au détriment d’un présent dont l’enjeu semblait figé dans une partie apparemment perdue... Avec quelle effusion Hosnieh ne l’avait pas remerciée, et ah ! elle avait carrément palpité d’émotion – c’est le cas de le dire, en se penchant sur les volumes qu’elle lui avait procurés. Comment ne pas s’émerveiller de la volonté qu’une telle femme devait posséder ? Toutes ses forces endiguées en crue, Hosnieh s’était mise ardemment à l’étude... Après avoir passé sa licence par correspondance, elle se spécialisait en criminologie « seul moyen pour la réouverture de mon dossier. Je serai aidée par les avocates de Al Nissa Salihat. J’en ai reçu l’assurance – et s’il le faut, il n’est pas exclu d’envisager de faire appel à des criminologues vedettes de l’étranger. Il y en aurait bien qui voudraient reprendre mon cas et me défendre ».

Aïcha la trouve remarquable, et ne le lui cache pas. Leur conversation prend vite un tour cordial : paroles pronocées du ton le plus spontané, éclairées par le sourire séraphique de Hosnieh, qui l’émeut tant. La prisonnière semble lui vouer un vif intérêt ; le monde carcéral lugubre, lieu de leur rencontre, revêt une dimension humaine. Un lien des plus épanouissants, une amitié réelle, si propice à l’enrichissement mutuel, prend naissance. Hosnieh lui confie : « Le temps me manque, crois-tu ? L’anglais : je me perfectionne ; il faut ! Je dévore plein de bouquins en français... J’enseigne à lire et écrire aux prisonnières...

  • Quoi ? Tu enseignes... ?
  • Mais oui ! C’est une si grande consolation pour ces femmes qui...
  • J’aurais tant voulu moi aussi...
  • Qu’est-ce qui t’en empêcherait ? Tu veux ? Vraiment ? Je pourrai en toucher un mot à la surveillante qui m’estime bien... c’est une si belle action...
  • Quelques heures par semaine... Ça ne devrait pas être impossible de me libérer, non ?
  • Tu devrais aller voir Al Nissa Salihat... elles pourront t’aider pécuniairement... Va leur parler... Elles sont bonnes et compétentes.

Aïcha étend ses activités à la prison des femmes. Pour celles qui veulent, elle propose de leur enseigner à lire et écrire. De ses visites à Hosnieh, de leurs discussions, un désir grandissait dans son cœur. Elle en fait part à son amie : elle souhaiterait parfaire son éducation. Entre-temps, l’association lui avait procuré un autre travail moins fatigant et mieux rémunéré.

Aïcha s’inscrit en cours de droit à l’université. En plus, elle veut apprendre le français.

Elle s’y jette à corps perdu. Enlevé ! Elle réussit ses examens.

Cependant, à la fin de la troisième année...

… Aïcha rencontre un jeune français, venu passer un semestre à l’université de Tunis dans le cadre des échanges entre unités. Éric, dont la tante vit à Tunis, combine l’utile à l’agréable.

Apparemment, rien ne prédestinait Éric à rencontrer Aïcha. Mais le sort le veut ainsi ; ils tombent amoureux. Sa tante ne voulant pas être cause de brouille dans la famille, informe sa sœur, la mère d’Éric, de la tournure que prennent les événements. De son côté, Éric a obtenu la prolongation d’un semestre de plus à l’université de Tunis. Mais la lettre qu’il reçoit de ses parents est explicite : À la fin du semestre, il est prié de rentrer à Montpelier où ils résident ou alors... on lui coupe les vivres.

C’est dans le déchirement qu’ils se font des adieux. « Ce n’est qu’un au-revoir », ils vont s’écrire, se téléphoner. Aïcha promet : oui, oui, j’irai te rendre visite en été. Ce serait la première fois qu’elle foulerait le sol de la douce France. Mais d’ici-là, il y a les cours, la langue française qu’elle continue à apprendre assidûment, et surtout... il y a le procès de Hosnieh qui vient d’être repris...

 

Note de l’auteur : Aïcha est une fiction bâtie autour du livre « Marginales en terre d’Islam ». Dalenda et Abdelhamid Larguèche co-auteurs de ce livre, sont tous deux historiens. Ils enseignent à l’Université de Tunis.

(*1) Lalla : titre de supériorité hiérarchique.

(*2) Zaouïa : édifice voué au culte : sanctuaire de la sainte.

(*3) Qubba : coupole

(*4) Wa’da : offrande accompagnant un vœu implorant la Sainte.

(*5) Mahboula : idiote, folle.

(*6) Khalé : Tante. Idiome utilisé également pour marquer du respect eu égard l’âge d’une vieille femme, sans qu’il n’y ait aucun lien de parenté ou de famille avec la personne.

(*7) Nissa Salihat : femmes réputées de bonnes mœurs. Ici : Nom d’une association de femmes socialement actives, et qui œuvraient pour leurs congénères.

(*8) Kadar : Destin.